Un groupe de personnes qui se réunissent un jeudi sur deux pour écrire

mardi 26 mai 2009

Rose Mansion

« 4000 mètres carrés, un lieu calme, idéal, propice à la guérison, je suis sûre qu'elle s'y sentira bien ». La responsable du centre égrenait les « multiples avantages » de cette prison aux murs coquille d'œuf. Je n'avais qu'une envie, trouver une raboteuse et lui polir la face pour ne plus y voir son sourire figé. « Il y a aussi les bureaux, les ateliers d'artistes, les entrepôts, les banques et la salle des coffres, l'entrée des cours et les parkings. ». Il n'y avait aucune surprise, elle égrenait la description de tous les lieux, jusqu'aux corridors menant aux salles de détente.

Ma mère, les yeux rivés sur la brochure, la feuilletait avec application, elle semblait remplie de la certitude et de la satisfaction d'avoir trouvé un endroit où me caser. J'avais aussitôt changé mon regard de place et enfoui ma tête dans la capuche de mon paletot en cuir brun.

La salle de détente justement, nous y étions.

Le système pileux de mes bras se hérissa instantanément lors de ma rencontre avec la tapisserie. Des fleurs, encore plus moches que grosses, et qui ne s'accordaient même pas avec le lustre néo-médiéval et ses fausses bougies.

« C'est dans cette salle que nous fêtons l'épiphanie, en février. » Nous expliqua la femme au tailleur blanc cassé.

« Je croyais que c'était en janvier. » Fit doctement remarquer ma mère.

« Non, non, il y a déjà le changement d'année, nous préférons que nos pensionnaires ne vivent qu'un événement potentiellement traumatisant à la fois. »

En matière d'événement traumatisant, la première semaine aurait nécessité un quinquennat d'isolement pour être contrebalancé. Je rencontrais des vieilles fantasques, deux adolescents diaphanes et éthérés. Elle, belle comme une publicité de jean pour gosse de riche. Lui, coiffé comme un footballeur de ligue 1. Les deux me toisaient d'un air sceptique et interrogateur. J'enfouis ma tête dans ma capuche - ce mouvement était maintenant devenu un réflexe - et je m'éloignai, en prenant soin de garder le même air indifférent que j'avais avant de les rencontrer sur mon chemin. Je rasai les murs couleur pâté de foie et m'assis sur le lino mauve, bien cachée.

Je fus en revanche particulièrement attentive à Patrick, un américain névrosé, qui m'expliquait l'intérêt tout particulier qu'il avait pour les systèmes de fermeture de toute sorte. On l'avait envoyé ici parce qu'il avait passé une semaine à calculer s'il était possible d'aller aussi vite en slalomant entre toutes les portes de chez lui en courant ; qu'en faisant le tour normalement, mais en marchant normalement.

« Mais ça ne marchait pas... Et donc, si je ne faisais qu'ouvrir des serrures, je prendrais quand même un retard de 0,333 seconde... »

Je pris un plaisir sincère à l'écouter développer ses théories et lui proposai même d'autres expériences potentielles, pour quand nous serions sortis. Car pour ma part, c'étaient plutôt les systèmes d'ouverture qui m'intéressaient, vous allez me dire : « ouverture, fermeture, il y a un lien.» Mais ouverture, ça signifie que mon but c'est l'extérieur. Sortir, pas rentrer.

D'ailleurs demain, on sort. Adieu la vieille et ses tailleurs à la Laura Bush; la pouffiasse en grève de la faim et les errants au regard vitreux. On s'en va. En plus, il me semble que dehors, il y a des couleurs vives.

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Perspectiviste acharné depuis 1995 /unremitting perspectivist